Coronavirus - infodémie - infox - intox - fake news

Publié le Modifié

4 février 2020

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20 mar 2020 Mise à jour 20.03.2020 à 12:00

Coronavirus: les fausses informations, l’épidémie dans la pandémie

Théories du complot, traitements inappropriés ou faux conseils de prévention: la propagation éclair de fausses informations en tout genre sur le nouveau coronavirus nuit au combat des autorités pour endiguer la pandémie. Dès février, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a alerté sur l”« infodémie massive » qui entourait le Covid-19, à savoir une surabondance d’informations, qui ne sont pas toujours vraies ou exactes.


La mondialisation des infox et ses effets sur la santé en Afrique : l’exemple de la chloroquine

Alice Desclaux, Institut de recherche pour le développement (IRD)

L’épidémie de Covid-19 s’accompagne sur les réseaux sociaux d’une épidémie d’information. Celle-ci est telle que l’OMS emploie le néologisme d’infodémie pour la qualifier. Une partie non négligeable de ce flux continu est constitué d’infox : des informations dont l’origine n’est pas explicite et qui ne sont pas validées par une institution, diffusées le plus souvent par les réseaux et médias sociaux, blogs et sites d’information en ligne, sous forme de courte vidéo ou d’image parfois assortie de texte.

Dans les pays africains comme ailleurs, les dispositifs de réponse à la pandémie tentent d’identifier les fake news pour les réfuter et apporter aux populations une information juste. Mais pour y répondre efficacement, il faut comprendre le contexte, le sens et la portée de ces infox. C’est un des objectifs du projet de recherche CORAF (coronavirus-Afrique) du Réseau ouest-africain Anthropologie des Epidémies Emergentes en lien avec le réseau Sonar-Global, actuellement en phase exploratoire au Bénin, au Burkina Faso, au Sénégal, au Cameroun et en Guinée.

Qu’avons-nous appris jusqu’ici des fausses nouvelles qui circulent dans ces pays ?

Les infox : ni tout à fait justes, ni tout à fait fausses

Il faut avant tout souligner que les infox sont rarement tout à fait justes ou tout à fait fausses ; à propos de santé, elles correspondent parfois à des tentatives de désinformation intentionnelles. Il peut s’agir d’informations sorties de leur contexte, de généralisations hâtives, ou d’interprétations subjectives présentées comme des faits.

En situation de crise, leur transmission peut être motivée par la volonté de partager le sens que l’on donne à l’événement dans une atmosphère d’angoisse, de diffuser ses idées concernant la manière dont l’épidémie devrait être gérée, ou de faire connaître un moyen de prévention ou de traitement que tout le monde espère.

Aussi, l’anthropologue ne cherche pas à classer l’information comme exacte ou inexacte, laissant les « décodeurs » démêler les éléments fondés de ceux non fondés. Il la considère comme indéterminée, entre info et intox – ce qui peut être traduit par la graphie info(x)– et se focalise sur l’étude de qui dit quoi, dans quel contexte, dans quel objectif, sous quelle forme, en visant quelle population, avec quel argumentaire, et avec quels effets sociaux.

Que montre notre veille des infox à propos de la COVID-19 en Afrique ?

Les infox évoluent au fil de l’épidémie

Àu Sénégal, les infox sur la pandémie ont d’abord concerné l’origine du virus et de la transmission liée aux habitudes culturelles, l’insuffisance des modes de prévention, les traitements par la pharmacopée locale ou par des remèdes populaires, la protection par les religions…

Lorsque les cas initiaux de COVID-19 sont apparus, à partir du 1er mars, des info(x) plus précises ont commencé à circuler sur WhatsApp, en particulier lorsqu’un religieux influent a contesté l’existence d’un cas apparu lors d’un pèlerinage et critiqué la stratégie de santé publique appliquée. Les info(x) nationales sont devenues aussi fréquentes que celles internationales, avec des thèmes de plus en plus concrets : les info(x) ont évolué rapidement et se sont alignées sur les évènements liés à l’épidémie et à la réponse.

Les infox issues du milieu médical et concernant des malades en Europe, de plus en plus fréquentes, et celles évoquant des vaccins et traitements médicamenteux sont souvent reprises par les médias africains, prenant ainsi localement un statut officiel aux yeux du public. Les info(x) émises en France sont lues au Sénégal et dans d’autres pays d’Afrique francophones. Avec quels effets ?

La chloroquine, un cas d’école

L’exemple de l’annonce que la chloroquine peut guérir la maladie Covid-19 et obtenir la « fin de partie » pour l’épidémie illustre les effets potentiels de la mondialisation des informations diffusées par les médias sociaux en Afrique.

Sa circulation sur les réseaux sociaux a été attestée au Sénégal, au Burkina Faso, au Bénin et au Cameroun, quelques jours après sa parution. Bien qu’elle présente des données de recherche d’une équipe et d’un scientifique reconnus dans le monde universitaire, cette information partage des caractéristiques habituelles des infox, telles que sa diffusion sur les réseaux sociaux, son support vidéo, ses termes affirmés dans un langage direct et sa présentation par un orateur charismatique et critique vis-à-vis d’autres scientifiques. Quels ont été les effets de la diffusion de cette info(x) ?

Une augmentation de la demande

Lors des enquêtes exploratoires menées à partir du 11 mars, divers informateurs ont mentionné à Dakar que la chloroquine était demandée et pouvait être obtenue à Keur Serigne Bi, un marché informel du médicament toujours actif malgré la législation interdisant le commerce de médicaments hors des officines. Des commerçants y vendent de la chloroquine sous plusieurs formes commerciales venant d’Inde ou du Nigéria à des clients qui la demandent pour le coronavirus, et ont constitué des stocks pour répondre à la demande. L’un d’eux rapporte avoir vendu de la chloroquine en grande quantité à un médecin.

Sur le marché de de Keur Serigne Bi, les consommateurs peuvent se procurer des médicaments hors de tout contrôle. Mouhamet Diop, Author provided

La chloroquine est un médicament bien connu des populations en Afrique. Commercialisée à partir de 1949 comme antipaludique, elle a été retirée du circuit formel pour cette indication après l’apparition de résistances du parasite responsable de la maladie. Des dérivés sont aujourd’hui vendus officiellement en volume limité, essentiellement pour traiter des personnes souffrant de polyarthrite rhumatoïde. Mais elle est toujours utilisée à partir du marché informel en automédication pour prévenir divers troubles, par des populations pauvres, ou pour des tentatives de suicide ou d’avortement utilisant sa toxicité à haute dose.

Au Cameroun et dans tous les pays enquêtés, la demande en chloroquine a augmenté dans les pharmacies à l’annonce du premier cas de Covid-19. Au Bénin comme au Burkina Faso, la chloroquine est disponible chez des vendeurs de médicaments dans un marché informel ou dans la rue, qui disent avoir écoulé leur stock au cours des derniers jours.

Les infox ajoutent le risque médicamenteux au risque infectieux

En Afrique, l’attente pour un traitement ou un vaccin qui traite définitivement la pandémie est très forte ; la popularité des médicaments et leur aura d’efficacité et de modernité expliquent en partie cet attrait.

La circulation d’informations sur les réseaux sociaux en faveur de la chloroquine trouve une prolongation dans sa circulation sur le marché informel, où les produits ne sont pas contrôlés et peuvent être périmés ou « de qualité inférieure ou falsifiée » (selon la catégorisation de l’OMS), la vente n’étant par ailleurs pas accompagnée de l’information d’un médecin ou d’un pharmacien sur leur toxicité.

Avant même une éventuelle autorisation de mise sur le marché de la chloroquine pour traiter la maladie Covid-19, nos enquêtes exploratoires au Sénégal, au Bénin, au Cameroun et au Burkina Faso montrent que la population peut donc déjà se la procurer, à ses risques et périls, dans le circuit informel. Cette situation ajoute au risque infectieux un risque médicamenteux qui n’est pas a priori traité par les services focalisés sur la réponse à la pandémie et pourrait passer “sous le radar” en temps de crise sanitaire.

Cet exemple montre que les dommages provoqués par l’infodémie ne sont pas que le fait des fake news, ces fausses informations entièrement dépourvues de fondement, mais qu’ils peuvent résulter d’informations s’avérant plus tard exactes. Lorsque des essais thérapeutiques auront validé la chloroquine (qui après des débats a été rajoutée aux protocoles initiés par Reacting) ou d’autres traitements du COVID-19, un circuit officiel d’accès aux produits et un dispositif de prévention et contrôle des risques médicamenteux seront définis, qui n’existent pas encore aujourd’hui. L’exemple montre aussi la porosité entre secteurs formels et informels dans le champ de la santé et dans le champ des médias, jusqu’au niveau des médias internationaux.

Au-delà de la diffusion de représentations multiples, dont l’impact est difficile à appréhender, les info(x) peuvent avoir des effets délétères concrets sur la santé des populations dans les pays africains, que seule une enquête de terrain est en mesure de révéler. La circulation rapide des informations médicales qui, en plus de traverser des continents, passent d’un espace académique où le savoir est étroitement codifié au vaste espace incontrôlé des médias et réseaux numériques, pose un réel défi aux autorités de santé publique, et pas seulement en Afrique.The Conversation

Alice Desclaux, Anthropologue de la santé, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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