Chloroquine et Covid-19 : tout ce qu'il faut savoir

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L’article qui suit ne juge pas la pratique médicale sur le terrain en temps de crise sanitaire. Le but sera alors d’identifier et d’évaluer le faisceau de preuves dont nous disposons à l’heure où l’article est rédigé afin de savoir si la chloroquine est un traitement adéquat contre la nouvelle maladie Covid-19 induite par l’infection au SARS-CoV-2.

Bref retour sur la chloroquine

La chloroquine est un antipaludique préventif et curatif. Quant au médicament, il porte le nom commercial de Plaquenil pour l’hydroxychloroquine et de Nivaquine pour la chloroquine. Suite à l’emballement médiatique concernant cette molécule dont nous allons parler ci-dessous, un commentaire a été publié dans la littérature scientifique par deux chercheurs de l’Unité des Virus Émergents de l’université d’Aix-Marseille. Des expériences in vitro suggèrent que la chloroquine inhibe la réplication du SARS-CoV-2.

Par le passé, la chloroquine a montré son potentiel in vitro contre beaucoup de virus différents mais a toujours échoué lors des tests in vivo sur des modèles animaux.
Souvent, la chloroquine a été proposée dans la prise en charge de maladie virale respiratoire humaine.

De l’emballement médiatique

Dans ces moments, on ne peut que regretter la méconnaissance générale de ce qu’est la méthode scientifique. En effet, Didier Raoult, infectiologue et professeur de microbiologie à l’Institut-hospitalo-universitaire Méditerranée de l’hôpital de la Timone à Marseille fait beaucoup parler de lui en ce moment. Depuis, il intervient beaucoup dans les médias, avec peu de précaution, pour parler de la chloroquine.
Il est particulièrement actif sur la plateforme de vidéos YouTube également, ce qui est assez curieux pour un scientifique, surtout lorsque c’est pour faire la présentation de travaux non relus par ses pairs.

Avant qu’un traitement soit accepté et homologué cela prend normalement beaucoup de temps. Un temps que nous n’avons pas forcément à l’heure actuelle, dans la pratique médicale. Par ailleurs, le rôle du journaliste scientifique n’a, lui, pas changé. Pour reprendre les mots d’un confrère, Florian Gouthière, le rôle d’un journaliste scientifique serait plutôt d’informer sur l’incertain, dans un monde incertain.

Pour ce faire, il nous faut faire comprendre au grand public que l’incertitude est consubstantielle de la progression des savoirs scientifiques, et qu’une annonce publique – aussi enthousiasmante soit-elle – doit tout de même passer l’épreuve du temps. Simplement, à l’instar de la science dont le journaliste scientifique rend compte, il informe sur le descriptif. Celui-ci peut évoluer avec le temps et nous donner raison – ou tort.

Quoi qu’il arrive, un journaliste scientifique intègre se rangera du côté des données rigoureuses.

Mais avant que le temps passe et que des essais cliniques de qualité soient effectués, impossible de savoir.

L’autorité n’est pas un argument

Bien sûr, nos heuristiques de jugement nous poussent à croire notre médecin lorsqu’il nous parle de médecine. Certaines sont également acceptées avec une rapidité folle qui ne laisse aucun temps pour le processus de relecture par les pairs. C’est ni plus ni moins un court-circuit sporadique de la démarche scientifique. Malheureusement, ce genre de pratique est de plus en plus courante et peut s’expliquer en partie par le climat dans lequel évolue le monde de la science et de la recherche actuellement.

Parfois, cela passe par une amputation nette des règles de l’art scientifique.

L’étude du Professeur Raoult : un nid à « biaisctéries »

L’étude est réalisée en open-label, c’est-à-dire sans procédure d’aveuglement et sans randomisation . Les objectifs de l’étude sont beaucoup plus modérés que les interventions du Professeur Raoult dans les médias. Les patients ont été traités soit par de de l’hydroxychloroquine seule, soit par un antibiotique avec de l’hydroxychloroquine, soit ils n’ont pas été traités . Pas de traitement contre placebo, donc.

D’emblée, on sait que tout ce qu’on pourra tirer de cette expérience, c’est une comparaison entre deux traitements et un non-traitement, pas entre un traitement et un simulacre, ce qui est pourtant essentiel pour connaître l’effet propre de ce qu’on pense être un « médicament ». L’échantillon est petit avec 26 patients initialement , ce qui est trop faible pour obtenir des résultats robustes contrairement à ce qu’affirme le Professeur Raoult. Les lois des probabilités ne changent pas, même en temps de pandémie. On ne connaît ni l’état clinique ni la charge virale initiale des patients.

L’état clinique reste aussi inconnu à la fin de l’étude. De plus, les tests de charge virale donnent des résultats variables selon les jours . Le suivi devait durer 14 jours, mais les résultats présentés ne vont que jusqu’au 6e jour, ce qui n’est clairement pas normal. Certains patients ont été considérés comme « perdus de vue ».

On découvre alors que tous ces patients faisaient partie du groupe chloroquine. Trois ont été transférés en réanimation, un est décédé, un patient n’était, finalement, peut-être pas malade, et un patient a souhaité interrompre son traitement en raison de la survenue d’effets secondaires. On s’étonne que les trois patients en réanimation n’aient pas été suivis. Son papier ne respecte pas les bases éthiques d’une publication scientifique.

L’étude est publiée dans un journal où l’éditeur en chef travaille sous les ordres du Professeur Raoult, dans le même institut. Enfin, le ministre de la Santé, Olivier Véran, a répondu à des questions au sujet de la chloroquine et de l’étude du Professeur Raoult, en ne manquant pas de tempérance concernant les résultats obtenus.

De l’importance d’informer avec nuance

Cet article souhaite, en plus de vous informer sur l’intérêt connu actuellement de la chloroquine dans le traitement du Covid-19, vous faire comprendre l’importance de l’information nuancée. De même, si ce traitement est effectif, nous aurons, certes, perdu un peu de temps pour sauver des vies. Par exemple, à ces débuts, l’homéopathie était plus bénéfique aux patients que des saignées.

De l’autre côté de l’Atlantique, Donald Trump s’est emparé de ces résultats avec le même engouement que le Professeur Raoult. Il fait actuellement pression sur la Food and Drug Administration pour que la chloroquine soit expressément autorisée.

  • Chez nous, les pharmacies font actuellement face à une demande inhabituelle de chloroquine.
    • Notons bien que le Professeur Raoult n’a jamais parlé ni conseillé d’automédication. La chloroquine fait partie du dernier arsenal thérapeutique recommandée par différentes sociétés savantes dans la prise en charge des patients en réanimation infecté par le SARS-CoV-2.

Les discours diffamatoires qui supposent qu’au sein des hôpitaux, on ne traite pas parce qu’on ne donne pas de chloroquine est un mensonge et un manque de respect pour les équipes soignantes.

Il nous faudra attendre les résultats de ces expériences pour pouvoir actualiser nos propos. Enfin, comme tout le monde, nous espérons fortement que le temps donne tort à notre prudence épistémique, pour faire face à cette nouvelle maladie.



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